Résumé
Commentaire détaillé de l'incipit d'
Un roi sans divertissement de Jean Giono. Commentaire effectué dans le cadre de l'oral du baccalauréat en classe de Première Economique et Sociale (ES).
Extrait:
Ce passage, l'incipit du roman, constitue un prologue préalable à l'action qui ne débutera qu'à la page 13. Traditionnellement un incipit remplit deux fonctions principales : informer le lecteur, lui donner les renseignements essentiels de la situation initiale de l'action et capter son attention (captatio benevolentiae), arriver à le plonger dans l'histoire. Cependant dans ce passage le récit de l'action ne commence pas encore et ce préambule narratif ouvre plus de questions qu'il n'en résout. Dès lors on peut se demander quelle fonction joue exactement cet incipit quelque peu déroutant ?
Plan du commentaire:
Introduction
I) Un incipit réaliste, la création de l'illusion du réel
A. Une impression d'authenticité : la vraisemblance du récit
B. La création d'une complicité avec le lecteur
II) Un incipit déroutant et énigmatique
A. Un lecteur placé dans le flou
B. Un lecteur placé dans l'attente
C. Un jeu entre réalité et fiction
III) Un incipit symbolique
A. Le motif récurent de la beauté du hêtre
B. Le thème de la violence et de la peur
C. Le thème de l'ennui, de l'isolement et de la peur
Texte analysé:
Frédéric a la scierie sur la route d'Avers. Il y succède à son père, à son grand-père, à son arrière grand-père, à tous les Frédéric.
C'est juste au virage, dans l'épingle à cheveux, au bord de la route. Il y a là un hêtre ; je suis bien persuadé qu'il n'en existe pas de plus beau: c'est l'Apollon-citharède des hêtres. Il n'est pas possible qu'il y ait, dans un autre hêtre, où qu'il soit, une peau plus lisse, de couleur plus belle, une carrure plus exacte, des proportions plus justes, plus de noblesse, de grâce et d'éternelle jeunesse : Apollon exactement, c'est ce qu'on se dit dès qu'on le voit et c'est ce qu'on se redit inlassablement quand on le regarde. Le plus extraordinaire est qu'il puisse être si beau et rester si simple. Il est hors de doute qu'il se connaît et qu'il se juge. Comment tant de justice pourrait-elle être inconsciente ? Quand il suffit d'un frisson de bise, d'une mauvaise utilisation de la lumière du soir, d'un porte-à-faux dans l'inclinaison des feuilles pour que la beauté, renversée, ne soit plus du tout étonnante.
En 1843-44-45, M.V. se servit beaucoup de ce hêtre. M.V. était de Chichiliane, un pays à vingt et un kilomètres d'ici, en route torse, au fond d'un vallon haut. On n'y va pas, on va ailleurs, on va à Clelles (qui est dans la direction), on va à Mens, on va même loin dans des quantités d'endroits, mais on ne va pas à Chichiliane. On irait, on y ferait quoi ? On ferait quoi à Chichiliane ? Rien. C'est comme ici. Ailleurs aussi naturellement ; mais ailleurs, soit à l'est ou à l'ouest, il y a parfois un découvert, ou des bosquets, ou des croisements de routes. Vingt et un kilomètre, en 43, ça faisait un peu plus de cinq lieues et on ne se déplaçait qu'en blouse, en bottes et en bardot ou pas. C'était donc très extraordinaire, Chichiliane.
Je ne crois pas qu'il reste des V. à Chichiliane. La famille ne s'est pas éteinte mais personne ne s'appelle V. : ni le bistrot, ni l'épicier et il n'y en a pas de marqué sur la plaque du monument aux morts.
Il y a des V. plus loin si vous montez jusqu'au col de Menet (et la route, d'ailleurs, vous fait traverser des foules vertes parmi lesquelles vous pourrez voir plus de cent hêtres énormes ou très beaux, mais pas du tout comparables au hêtre qui est juste à la scierie de Frédéric), si vous descendez sur le versant du Diois, eh bien, là, il y a des V. La troisième ferme à droite de la route, dans les prés, avec la fontaine dont le canon est fait de deux tuiles emboîtées; il y a des rosés trémières dans un petit jardin de curé et, si c'est l'époque des grandes vacances, ou peut-être même pour Pâques (mais à ce moment là il gèle encore dans les parages), vous pourrez peut-être voir, assis au pied des rosés trémières, un jeune homme très brun, maigre, avec un peu de barbe, ce qui démesure ses yeux déjà très larges et très rêveurs. D'habitude (enfin quand je l'ai vu, moi) il lit, il lisait Gérard de Nerval: Sylvie. C'est un V. Il est (enfin il était) à l'école normale de, peut-être Valence ou Grenoble. Et, dans cet endroit-là, lire Sylvie, c'est assez drôle. Le col de Menet, on le passe dans un tunnel qui est à peu près aussi carrossable qu'une vieille galerie de mine abandonnée et le versant du Diois sur lequel on débouche alors c'est un chaos de vagues monstrueuses bleu baleine, de giclements noirs qui font fuser des sapins à des, je ne sais pas moi, là-haut ; des glacis de roches d'un mauvais rosé ou de ce gris sournois des gros mollusques, enfin, en terre, l'entrechoquement de ces immenses trappes d'eau sombre qui s'ouvrent sur huit mille mètres de fond dans le barattement des cyclones. C'est pourquoi je dis, Sylvie, là, c'est assez drôle ; car la ferme qui s'appelle les Chirouzes est non seulement très solitaire mais, manifestement à ses murs bombés, à son toit, à la façon dont les portes et les fenêtres sont cachés entre les arcs boutants énormes, on voit bien qu'elle a peur. Il n'y a pas d'arbres autour. Elle ne peut se cacher que dans la terre et il est clair qu'elle le fait de toutes ses forces: la pâture derrière est plus haute que le toit.