Résumé
Commentaire du début du chapitre 7 du
Livre de ma mère d'Albert Cohen sous la forme d'un plan très détaillé en trois parties et sous-parties.
N.B.: Le passage étudié du début du chapitre 7 à "(...) n'avait rien de sérieux".
Extrait:
Le narrateur, par l'écriture, cherche ici à mettre sous les yeux du lecteur le comportement de sa mère lors des visites du médecin, qu'il présente comme un souvenir obsédant. Il donne des indications sur ses gestes (« après qu'elle lui eut tendu cette serviette neuve », « marchant sur la pointe des pieds », « me faisant des signes de chut »), sur les sentiments (...)
Sommaire:
Eléments pour l'introduction
I) DEUX MANIÈRES DIFFÉRENTES DE RACONTER LE PASSÉ
A. Recréer de manière sensible l'atmosphère de la maison maternelle
B. Relater un épisode caractéristique du passé : la visite du médecin
II) DES SENTIMENTS DIFFÉRENTS À L'ÉGARD DU PASSÉ : ENTRE VOLONTÉ DE RETOUR ET DISTANCIATION
A. L'expression lyrique de la nostalgie d'un paradis perdu
B. La distance ironique avec le passé : la remise en cause de l'admiration vouée au médecin
C. Une vision à la fois tendre et distanciée de l'enfant qu'il fut et de la mère qu'il eut
III) LES DIFFÉRENTES FONCTIONS DE L'ÉCRITURE AUTOBIOGRAPHIQUE : THÉRAPIE, COMPRÉHENSION ET VENGEANCE
A. Conjurer en partie la douleur de la disparition du passé et de la mère dans l'écriture
B. Comprendre lucidement le passé
C. Se venger du passé
Eléments pour la conclusion
Texte analysé:
Maman de mon enfance, auprès de qui je me sentais au chaud, ses tisanes, jamais plus. Jamais plus, son odorante armoire aux piles de linge à la verveine et aux familiales dentelles rassurantes, sa belle armoire de cerisier que j'ouvrais les jeudis et qui était mon royaume enfantin, une vallée de calme merveille, sombre et fruitée de confitures, aussi réconfortante que l'ombre de la table du salon sous laquelle je me croyais un chef arabe. Jamais plus, son trousseau de clefs qui sonnaillaient au cordon du tablier et qui étaient sa décoration, son Ordre du mérite domestique. Jamais plus, son coffret plein d'anciennes bricoles d'argent avec lesquelles je jouais quand j'étais convalescent. Ô meubles disparus
de ma mère. Maman, qui fus vivante et qui tant m'encourageas, donneuse de force, qui sus m'encourager aveuglément, avec d'absurdes raisons qui me rassuraient, maman, de là-haut, vois-tu ton petit garçon obéissant de dix ans ? Soudain, je la revois, si animée par la visite du médecin venant soigner son petit garçon. Combien elle était émue par ces visites du médecin, lequel était un pontifiant crétin parfumé que nous admirions éperdument. Ces visites payées, c'était un événement mondain, une forme de vie sociale pour ma mère. Un monsieur bien du dehors parlait à cette isolée, soudain vivifiée et plus distinguée. Et même, il laissait tomber du haut de son éminence des considérations politiques, non médicales, qui réhabilitaient ma mère, la faisaient une égale et ôtaient, pour quelques minutes, la lèpre de son isolement. Sans doute se rappelait-elle alors que son père avait été un notable. Je revois son aspect de paysanne pour le médecin, sonore niais qui nous paraissait la merveille du monde et dont j'adorais tout,
même une trace de variole sur son pif majestueux. Je revois l'admiration si convaincue avec laquelle elle le considérait m'auscultant d'une tête à l'eau de Cologne, après qu'elle lui eut tendu cette serviette neuve à laquelle il avait droit divin. Comme elle respectait cette nécessité magique d'une serviette pour ausculter. Je la revois, marchant sur la pointe des pieds pour ne pas le déranger tandis qu'il me prenait génialement le pouls tout en tenant génialement sa belle montre dans sa main. Que c'était beau, n'est-ce pas, pauvre Maman si peu blasée, si sevrée des joies de ce monde ?
Je la revois se retenant presque de respirer tandis que le crétin médical gribouillait noblement le talisman de l'ordonnance, je la revois me faisant des signes de "chut" pour m'empêcher de parler tandis qu'il écrivait, pour m'empêcher de troubler l'inspiration du grand homme en transe de savoir. Je la revois, charmée, émue, jeune fille, le raccompagnant à la porte et, rougissante, quêtant de lui la certitude que son petit garçon n'avait rien de sérieux.