Résumé
Commentaire linéaire du début de l'incipit du
Livre de ma mère d'Albert Cohen.
N.B.: Le passage analysé va de "Chaque homme est seul (...)" jusqu'à "(...) maternel fantôme".
Extrait:
« nos douleurs » : l'oeuvre est mise d'emblée sous le signe de la souffrance : souffrance
présente ? Souffrance passée ? Souffrance présente en évoquant le passé ? (Léger effet de suspens pour là encore, donner envie d'en savoir plus). Le premier chapitre constitue une ouverture au sens musical du terme : il annonce les thèmes essentiels de l'oeuvre (la douleur, la mère morte, l'hostilité du monde du dehors) et révèle l'état d'esprit de l'auteur (...)
Sommaire:
I) UN PRÉAMBULE PARADOXAL DE BIOGRAPHIE POUR SURPRENDRE LE LECTEUR ET L'INTRODUIRE DANS L'INTIMITÉ DE L'ÉCRITURE
A. Un discours complexe (discours général, adresse au lecteur, à la plume) et une oeuvre qui s'annonce autant comme une oeuvre autobiographique (« je ») que biographique (« elle »)
B. Une habileté rhétorique : feindre d'écarter le lecteur pour mieux l'attirer
C. L'auteur fait pénétrer le lecteur dans l'intimité de l'écriture : le dehors et le dedans
II. UNE OUVERTURE MUSICALE ET LYRIQUE QUI POSE LES ÉMOTIONS ET LES THÈMES ESSENTIELS DE L'ŒUVRE
A. Préfigurer les thèmes essentiels de l'oeuvre
B. Le lyrisme d'un « chant de mort »
C. Donner un aperçu des registres principaux de l'oeuvre (pathétique, comique, tragique en plus du lyrisme)
III) UN PRÉAMBULE QUI DÉFINIT LES FONCTIONS DÉVOLUES À L'OEUVRE ET LA RECONNAISSANCE DE SES LIMITES
A. Consolation : résurrection enthousiaste (grâce au lyrisme) du monde de la mère (le lieu de l'écriture comme le ventre maternel)
B. Vengeance (par le comique) des « méchants » d'aujourd'hui et d'hier
C. Échec (tragique et pathétique) à ressusciter la mère elle-même et problème moral posé par ce désir
TEXTES COMPLÉMENTAIRES
Texte analysé:
Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte. Ce n'est pas une raison pour ne pas se consoler, ce soir, dans les bruits finissants de la rue, se consoler, ce soir, avec des mots. Oh, le pauvre perdu qui, devant sa table, se console avec des mots, devant sa table et le téléphone décroché, car il a peur du dehors, et le soir, si le téléphone est décroché, il se sent tout roi et défendu contre les méchants du dehors, si vite méchants, méchants pour rien.
Quel étrange petit bonheur, triste et boitillant mais doux comme un péché ou une boisson
clandestine, quel bonheur tout de même d'écrire en ce moment, seul dans mon royaume et loin des salauds. Qui sont les salauds ? Ce n'est pas moi qui vous le dirai. Je ne veux pas d'histoires avec les gens du dehors. Je ne veux pas qu'on vienne troubler ma fausse paix et m'empêcher d'écrire quelques pages par dizaines ou centaines selon que ce coeur de moi qui est mon destin décidera. J'ai résolu notamment de dire à tous les peintres qu'ils ont du génie, sans ça ils vous mordent. Et, d'une manière générale, je dis à chacun que chacun est charmant. Telles sont mes moeurs diurnes. Mais dans mes nuits et mes aubes je n'en pense pas moins.
Somptueuse, toi, ma plume d'or, va sur la feuille, va au hasard tandis que j'ai quelque
jeunesse encore, va ton lent cheminement irrégulier, hésitant comme en rêve, cheminement gauche mais commandé. Va, je t'aime, ma seule consolation, va sur les pages où tristement je me complais et dont le strabisme morosement me délecte. Oui, les mots, ma patrie, les mots, ça console et ça venge. Mais ils ne me rendront pas ma mère. Si remplis de sanguin passé battant aux tempes et tout odorant qu'ils puissent être, les mots que j'écris ne me rendront pas ma mère morte. Sujet interdit dans la nuit. Arrière, image de ma mère vivante lorsque je la vis pour la dernière fois en France, arrière, maternel fantôme.