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Vian, "L'Ecume des jours", "L'enfer de l'usine"

Littérature | 3 pages | 06-05-2008 | Format : Document Adobe Acrobat PDF | Note : Non noté | Plus d'infos sur l'auteur de ce document

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Lecture analytique d'un extrait du chapitre 48 de l'Ecume des jours de Boris Vian intitulé "L'Enfer de l'usine".

Extrait:

Une usine monstrueuse
- Cette évocation de l'usine pourrait, dès le début, faire penser à Zola, à cause de cette transformation de l'usine en gigantesque montre – comme l'est le Voreux dans le premier chapitre de Germinal : « gueule rouge des fours », « pulsation » de coeur mécanique...
- (...)

Sommaire:

Introduction

I) L'enfer du travail

A. Une usine monstrueuse
B. Ses caractéristiques
C. Les cercles concentriques de l'enfer

II) L'accident

A. Un épisode macabre
B. La cruauté du travail en usine
C. Un monde insolite

Conclusion

Extrait analysé:

Chick passa la poterne de contrôle et donna sa carte à pointer à la
machine. Comme d'habitude, il trébucha sur le seuil de la porte
métallique du passage d'accès aux ateliers et une bouffée de vapeur et
de fumée noire le frappa violemment à la face. Les bruits
commençaient à lui parvenir : sourd vrombissement des
turboalternateurs généraux, chuintement des ponts roulants sur les
poutrelles entrecroisées, vacarme des vents violents, de l'atmosphère
se ruant sur les tôles de la toiture. Le passage était très sombre,
éclairé tous les six mètres, par une ampoule rougeâtre, dont la lumière
ruisselait paresseusement sur les objets lisses, s'accrochant, pour les
contourner, aux rugosités des parois et du sol. Sous ses pieds, la tôle
bosselée était chaude, crevée par endroits, et l'on apercevait, par les
trous, la gueule rouge et sombre des fours de pierre tout en bas. Les
fluides passaient en ronflant dans de gros tuyaux peints en gris et
rouge, au-dessus de sa tête, et, à chaque pulsation du coeur mécanique
que les chauffeurs mettaient sous pression, la charpente s'infléchissait
légèrement vers l'avant avec un faible retard et une vibration profonde.
Des gouttes se formaient sur la paroi, se détachant parfois lors d'une
pulsation plus forte, et, quand une de ces gouttes lui tombait sur le
cou, Chick frissonnait. C'était une eau terne et qui sentait l'ozone. Le
passage tournait tout au bout, et le sol, maintenant, à claire-voie,
dominait les ateliers.
En bas, devant chaque machine trapue, un homme se débattait,
luttant pour ne pas être déchiqueté par les engrenages avides. Au pied
droit de chacune, un lourd anneau de fer était fixé. On ne l'ouvrait que
deux fois par jour : au milieu de la journée et le soir. Ils disputaient
aux machines les pièces métalliques qui sortaient en cliquetant des
étroits orifices ménagés sur le dessus. Les pièces retombaient presque
immédiatement, si on ne les recueillait pas à temps, dans la gueule,
grouillante de rouages, où s'effectuait la synthèse.
Il y avait des appareils de toutes les tailles. Chick connaissait bien ce
spectacle. Il travaillait au bout de l'un de ces ateliers et devait contrôler
la bonne marche des machines et donner aux hommes des indications
pour les remettre en état lorsqu'elles s'arrêtaient après leur avoir
arraché un morceau de chair.
Pour purifier l'atmosphère, de longs jets d'essence traversaient
obliquement la pièce, luisants de reflets, par places, et condensant
autour d'eux les fumées et les poussières de métal et d'huile chaude
qui montaient en colonnes droites et minces au-dessus de chaque
machine. Chick releva la tête. Les tuyaux le suivaient toujours. Il arriva
à la cage de la plate-forme de descente, entra et referma la porte
derrière-lui. Il tira de sa poche un livre de Partre, pressa le bouton de
commande et se mit à lire en attendant d'atteindre le sol.
Le choc sourd de la plate-forme sur le butoir le tira de sa torpeur. Il
sortit et gagna son bureau, une boîte vitrée et faiblement éclairée d'où
il pouvait surveiller les ateliers. Il s'assit, rouvrit son livre et reprit sa
lecture, endormi par la pulsation des fluides et les rumeurs des
machines.
Une discordance dans le vacarme lui fit soudain lever les yeux. Il
chercha d'où provenait le bruit suspect. Une des jets de purification
venait de s'arrêter net au milieu de la salle et restait en l'air comme
tranché en deux. Les quatre machines qu'il avait cessé de desservir,
trépidaient. On les voyait remuer à distance, et, devant chacune
d'elles, une forme s'affaissait peu à peu. Chick posa son livre et se rua
au-dehors. Il courut vers le tableau de manoeuvre des jets et baissa
rapidement une poignée. Le jet brisé restait immobile. On eût dit une
lame de faux et les fumées de quatre machines montaient en l'air en
tourbillonnant. Il abandonna le tableau et se précipita vers les
machines. Elles s'arrêtaient lentement. Les hommes qui y étaient
affectés gisaient à terre. Leur jambe droite repliée formait un angle
bizarre, à cause de l'anneau de fer et leurs quatre mains droites étaient
sectionnées au poignet. Le sang brûlait au contact du métal de la
chaîne et répandait dans l'air une odeur horrible de bête vivante
carbonisée.
Chick, au moyen de sa clef, défit les anneaux qui retenaient les
corps et étendit ceux-ci devant les machines. Il regagna son bureau, et
commanda, par téléphone, les brancardiers de service. Il revint ensuite
près du tableau de manoeuvre et tenta de remettre le jet en marche.
Rien n'y faisait. Le liquide partait bien droit, mais, arrivé au niveau de
la quatrième machine, disparaissait sur place, et l'on apercevait la
tranche du jet, aussi nette que s'il eût été sectionné d'un coup de
hache.
Tâtant, avec ennui, son livre dans sa poche, il se dirigea vers le
Bureau Central. Au moment de quitter l'atelier, il s'effaça pour laisser
sortir les brancardiers qui avaient empilé les quatre corps sur un petit
chariot électrique et s'apprêtaient à la déverser dans le Collecteur
Général.

Boris VIAN, L'Ecume des jours (chapitre 48).


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