Résumé
Commentaire composé sur un passage de l'avant-dernier chapitre de
La Peste d'Albert Camus. De "Rieux marchait toujours..." à "...tendresse humaine".
Extrait:
La Peste est un roman bâti comme une tragédie en cinq actes : une brève ouverture situe l'action, en avril 1943, à Oran, une ville laide, sans âme, une cité moderne et "ordinaire". La peste, terrifiante et absurde épidémie venue de nulle part, plonge la ville dans la douleur et oblige les habitants à l'exil ou la claustration. La cité demeure alors isolée pendant presque une année, hors du monde. Le passage que nous allons tenter d'analyser se situe à la toute fin du roman (avant-dernier chapitre). Nous sommes en Février, la maladie régresse peu à peu. Les portes de la ville s'ouvrent et les habitants, enfin libérés, n'oublieront jamais cette difficile épreuve qui les a confrontés à l'absurdité de leur existence et à la précarité de la condition humaine (...)
Sommaire:
Introduction
I) Rieux ou "le pauvre et terrible amour de l'homme"
1. Le personnage du médecin
2. Un destin collectif
II) La Peste, le Mal et l'Absurde
1. L'allégorie de la peste
2. L'ironie
III) Un espoir de bonheur, une échappatoire ?
1. Poésie et lyrisme
2. L'amour humain et le bonheur éphémère
Conclusion
Texte analysé:
Rieux marchait toujours. À mesure qu'il avançait, la foule grossissait autour de lui, le vacarme s'enflait et il lui semblait que les faubourgs, qu'il voulait atteindre, reculaient d'autant. Peu à peu, il se fondait dans ce grand corps hurlant dont il comprenait de mieux en mieux le cri qui, pour une part au moins, était son cri. Oui, tous avaient souffert ensemble, autant dans leur chair que dans leur crâne, d'une vacance difficile, d'un exil sans remède et d'une soif jamais contentée. Parmi ces amoncellement de morts, les timbres des ambulances, les avertissements de ce qu'il est convenu d'appeler le destin, le piétinement obstiné de la peur et la terrible révolte de leur cœur, une grande rumeur n'avait cessé de courir et d'alerter ces êtres épouvantés, leur disant qu'il fallait retrouver leur vraie patrie. Pour eux tous leur vraie patrie se trouvait au-delà des murs de cette ville étouffée. Elle était dans les broussailles odorantes sur les collines, dans la mer, les pays libres et le poids de l'amour. Et c'était vers elle, c'était vers le bonheur, qu'ils voulaient revenir, se détournant du reste avec dégoût.
Quant au sens que pouvait avoir cet exil et ce désir de réunion, Rieux n'en savait rien. Marchant toujours, pressé de toutes parts, interpellé, il arrivait peu à peu dans des rues moins encombrées et pensait qu'il n'est pas important que ces choses aient un sens ou non, mais qu'il faut voir seulement ce qui est répondu à l'espoir des hommes.
Lui savait désormais ce qui est répondu et il l'apercevait mieux dans les premières rues des faubourg, presque désertes. Ceux qui, s'en tenant au peu qu'ils étaient, avaient désiré seulement retourner dans la maison de leur amour, étaient quelquefois récompensés. Certes, quelques uns d'entre eux continuaient de marcher dans la ville, solitaires, privés de l'être qu'ils attendaient. Mais d'autres comme Rambert, que le docteur avait quitté le matin même en lui disant "Courage, c'est maintenant qu'il faut avoir raison », avaient retrouvé sans hésiter l'absent qu'ils avaient cru perdu. Pour quelques temps au moins, ils seraient heureux. Ils savaient maintenant que s'il est une chose qu'on puisse désirer toujours et obtenir quelquefois, c'est la tendresse humaine.