Résumé
Commentaire composé sur le poème
L'Orange de Francis Ponge.
Extrait:
Dans son
Rappel à l'Ordre (1926), Jean Cocteau expose sa vision sur la poésie. Pour lui, le poète doit refuser l'exotisme et peindre les objets sur lesquels "son cœur, son oeil glissent chaque jour" afin de montrer "nues, sous une lumière qui secoue la torpeur" les choses "surprenantes qui nous environnent". On peut rattacher à cette thèse l'oeuvre de Baudelaire qui bouleverse le genre poétique en exposant sous un autre angle les sujets "classiques" du genre : la femme aimée devient "serpent", le plaisir "tue", la "Beauté" est toujours inaccessible et cache souvent une certaine cruauté (une Passante, la Beauté) ; de Victor Hugo qui déclarait vouloir "mettre le bonnet rouge au vieux dictionnaire" et "réhabiliter" les "mots roturiers" ; de Stéphane Mallarmé voulant "redonner un sens aux mots de la tribu" (...)
Texte étudié:
Comme dans l'éponge il y a dans l'orange une aspiration à reprendre contenance après avoir subi l'épreuve de l'expression. Mais où l'éponge réussit toujours, l'orange jamais : car ses cellules ont éclaté, ses tissus se sont déchirés. Tandis que l'écorce seule se rétablit mollement dans sa forme grâce à son élasticité, un liquide d'ambre s'est répandu, accompagné de rafraîchissement, de parfums suaves, certes, -- mais souvent aussi de la conscience amère d'une expulsion prématurée de pépins.
Faut-il prendre parti entre ces deux manières de mal supporter l'oppression ? -- L'éponge n'est que muscle et se remplit de vent, d'eau propre ou d'eau sale selon : cette gymnastique est ignoble. L'orange a meilleurs goût, mais elle est trop passive, -- et ce sacrifice odorant... C'est faire à l'oppresseur trop bon compte vraiment.
Mais ce n'est pas assez avoir dit de l'orange que d'avoir rappelé sa façon particulière de parfumer l'air et de réjouir son bourreau. Il faut mettre l'accent sur la coloration glorieuse du liquide qui en résulte et qui, mieux que le jus de citron, oblige le larynx à s'ouvrir largement pour la prononciation du mot comme pour l'ingestion du liquide, sans aucune moue appréhensive de l'avant-bouche dont il ne fait pas hérisser les papilles.
Et l'on demeure au reste sans paroles pour avouer l'admiration que suscite l'enveloppe du tendre, fragile et rose ballon ovale dans cet épais tampon-buvard humide dont l'épiderme extrêmement mince mais très pigmenté, acerbement sapide, est juste assez rugueux pour accrocher dignement la lumière sur la parfaite forme du fruit.