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Document présent dans la catégorie Littérature

Littérature

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Céline, "Voyage au bout de la nuit", "La pourriture du monde colonialiste"

Littérature | 4.5 pages | 30-04-2008 | Format : Document Adobe Acrobat PDF | Note : Non noté

PRIX : 3.60€ |
Résumé

Commentaire composé semi-rédigé du passage "La pourriture du monde colonialiste" extrait de Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline.

Extrait:

2/ Le personnage du récolteur
- Seules les descriptions nous rendent compte de ses pensées ou
plutôt de ses attitudes.
- (...)

Sommaire:

Introduction

I) Un spectacle d'humour noir

A. Une scène de théâtre
B. Le personnage du récolteur

II) La signification générale de la scène

A. La portée satirique du texte
B. L'écriture célinienne

Conclusion

Passage analysé

Nous trinquâmes à sa santé sur le comptoir au milieu des clients
noirs qui en bavaient d'envie. Les clients c'étaient des indigènes assez
délurés pour oser s'approcher de nous les Blancs, une sélection en
somme. Les autres nègres (1), moins dessalés (2), préféraient demeurer
à distance. L'instinct. Mais les plus dégourdis, les plus contaminés,
devenaient des commis de magasin. En boutique, on les reconnaissait les
commis nègres à ce qu'ils engueulaient passionnément les autres Noirs.
Le collègue au « corocoro » achetait du caoutchouc de traite, brut, qu'on
lui apportait de la brousse, en sacs, en boules humides.
Comme nous étions là, jamais las de l'entendre, une famille de
récolteurs, timide, vient se figer sur le seuil de la porte. Le père en avant
des autres, ridé, ceinturé d'un petit pagne orange, son long coupe-coupe à
bout de bras.
Il n'osait pas entrer le sauvage. Un des commis indigènes l'invitait
pourtant : « Viens, bougnoule (3) ! Viens voir ici! Nous y a pas bouffer
sauvage (4) ! » Ce langage finit par les décider. Ils pénétrèrent dans la
cagna (5) cuisante au fond de laquelle tempêtait notre homme au
« corocoro ».
Ce Noir n'avait encore, semblait-il, jamais vu de boutique, ni de
Blanc peut-être. Une de ses femmes le suivait, yeux baissés, portant sur
le sommet de la tête, en équilibre, le gros panier rempli de caoutchouc
brut.
D'autorité les commis recruteurs s'en saisirent de son panier pour
peser le contenu sur la balance. Le sauvage ne comprenait pas plus le truc
de la balance que le reste. La femme n'osait toujours pas relever la tête.
Les autres nègres de la famille les attendaient dehors, avec les yeux bien
écarquillés. On les fit entrer aussi, enfants compris et tous, pour qu'ils ne
perdent rien du spectacle.
C'était la première fois qu'ils venaient comme ça tous ensemble de
la forêt, vers les Blancs en ville. Ils avaient dû s'y mettre depuis bien
longtemps les uns et les autres pour récolter tout ce caoutchouc-là. Alors
forcément le résultat les intéressait tous. C'est long à suinter le
caoutchouc dans les petits godets qu'on accroche au tronc des arbres.
Souvent, on n'en a pas plein un petit verre en deux mois.
Pesée faite, notre gratteur (6) entraîna le père, éberlué, derrière son
comptoir et avec un crayon lui fit son compte et puis lui enferma dans le
creux de la main quelques pièces en argent. Et puis : « Va-t'en! qu'il lui a
dit comme ça. C'est ton compte !... »
Tous les petits amis blancs s'en tordaient de rigolade, tellement il
avait bien mené son business. Le nègre restait planté penaud devant le
comptoir avec son petit caleçon orange autour du sexe.
« Toi, y a pas savoir argent? Sauvage alors? que l'interpelle pour le
réveiller l'un de nos commis, débrouillard, habitué et bien dressé sans
doute à ces transactions péremptoires (8). Toi y en a pas parler « francé
» dis ? Toi y en a gorille encore hein ?... Toi y en a parler quoi hein ? Kous
Kous ? Mabillia (9) ? Toi y en a couillon ! Bushman (10) ! Plein couillon
(11) !
Mais il restait devant nous le sauvage, la main refermée sur les
pièces. Il se serait bien sauvé, s'il avait osé, mais il n'osait pas.
« Toi y en a acheté alors quoi avec ton pognon ? intervint le
« gratteur » opportunément. J'en ai pas vu un aussi con que lui tout de
même depuis bien longtemps, voulut-il bien remarquer. Il doit venir de
loin celui-là! Qu'est-ce que tu veux ? Donne-moi le ton pognon ! »
Il lui reprit l'argent d'autorité et à la place des pièces lui chiffonna
dans le creux de la main un grand mouchoir très vert qu'il avait été cueillir
finement dans une cachette du comptoir.
Le père nègre hésitait à s'en aller avec ce mouchoir. Le gratteur fit
alors mieux encore. Il connaissait décidément tous les trucs (12) du
commerce conquérant. Agitant devant les yeux d'un des tous petits Noirs
enfants, le grand morceau vert d'étamine : « Tu le trouves pas beau, toi,
dis morpion (13) ? T'en as souvent vu comme ça, dis ma mignonne, dis
ma petite charogne, dis mon petit boudin, des mouchoirs ? » Et il le lui
noua autour du cou, d'autorité, question de l'habiller (14).
La famille sauvage contemplait à présent le petit orné de cette
grande chose en cotonnade verte... Il n'y avait plus rien à faire puisque le
mouchoir venait d'entrer dans la famille. Il n'y avait plus qu'à l'accepter, le
prendre et s'en aller.
Tous se mirent donc à reculer lentement, franchirent la porte, et au
moment où le père se retournait, en dernier, pour dire quelque chose, le
commis le plus dessalé qui avait des chaussures le stimula, le père, par un
grand coup de botte en plein dans les fesses.
Toute la petite tribu, regroupée, silencieuse, de l'autre côté de
l'avenue Faidherbe (15) , sous le magnolier (16), nous regarda finir notre
apéritif. On aurait dit qu'ils essayaient de comprendre ce qui venait de
leur arriver.
C'était l'homme du « corocoro » qui nous régalait (17). Il nous fit
même marcher son phonographe.

(1) les autres nègres : tour expressif et populaire.
(2) Dégourdis.
(3) Nom donné par les Blancs du Sénégal aux Noirs autochtones, devenu par
extension une appellation injurieuse de tous les Nord-Africains.
(4) Caricature du langage enfantin prêté aux Nègres.
(5) Argot militaire : cabane.
(6) L'homme au corocoro, tenancier du magasin.
(7) Honteux.
(8) Qui détruit d'avance toute objection, sans réplique possible.
(9) Tribu africaine du Mozambique.
(10) « Homme de brousse », nom d'une peuplade noire d'Afrique australe qui vit
dans des conditions très primitives.
(11) Injure grossière.
(12) Astuces (familier).
(13) Gamin.
(14) Tour familier : pour l'habiller.
(15) Général et colonisateur français (1828-1889). Gouverneur du Sénégal sous
le Second Empire, il se montra un administrateur efficace et généreux.
(16) Arbre à fleurs blanches, très ornemental.
(17) Qui offrait à boire.

Louis-Ferdinand CELINE, Voyage au bout de la nuit (1932)


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