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Montesquieu, "Lettres persanes", Lettre 24

Littérature | 3.5 pages | 29-04-2008 | Format : Document Adobe Acrobat PDF | Note : Non noté

PRIX : 3.60€ |
Résumé

Commentaire composé semi-rédigé de la lettre 24 extraite des Lettres persanes de Montesquieu.

Extrait:

Dans cet extrait, Uzbeck et Rica découvrent la France, ils sont très étonnés. Cet étonnement est un moyen pour Montesquieu de souligner des aspects critiquables de la société (...)

Sommaire:

Introduction

I) L'attrait d'une lettre écrite "à l'orientale" : permet l'étonnement

A. Caractères formels de la lettre
B. L'expression de l'étonnement

II) Une critique détournée de la société française

A. Tout d'abord, critique de la ville et des parisiens
B. Critique du Roi
C. Critique de la crédulité des sujets
D.Critique du Pape

Conclusion

Lettre analysée:

RICA A IBBEN
A Smyrne.

Nous sommes à Paris depuis un mois, et nous avons toujours été dans
un mouvement continuel. Il faut bien des affaires avant qu'on soit logé,
qu'on ait trouvé les gens à qui on est adressé, et qu'on se soit pourvu des
choses nécessaires, qui manquent toutes à la fois.
Paris est aussi grand qu'Ispahan: les maisons y sont si hautes, qu'on
jugerait qu'elles ne sont habitées que par des astrologues. Tu juges bien
qu'une ville bâtie en l'air, qui a six ou sept maisons les unes sur les
autres, est extrêmement peuplée; et que, quand tout le monde est
descendu dans la rue, il s'y fait un bel embarras.
Tu ne le croirais pas peut-être, depuis un mois que je suis ici, je n'y ai
encore vu marcher personne. Il n'y a pas de gens au monde qui tirent
mieux partie de leur machine que les Français; ils courent, ils volent: les
voitures lentes d'Asie, le pas réglé de nos chameaux, les feraient tomber
en syncope. Pour moi, qui ne suis point fait à ce train, et qui vais souvent
à pied sans changer d'allure, j'enrage quelquefois comme un chrétien: car
encore passe qu'on m'éclabousse depuis les pieds jusqu'à la tête; mais je
ne puis pardonner les coups de coude que je reçois régulièrement et
périodiquement. Un homme qui vient après moi et qui me passe me fait
faire un demi-tour; et un autre qui me croise de l'autre côté me remet
soudain où le premier m'avait pris; et je n'ai pas fait cent pas, que je suis
plus brisé que si j'avais fait dix lieues.
Ne crois pas que je puisse, quant à présent, te parler à fond des
moeurs et des coutumes européennes: je n'en ai moi-même qu'une légère
idée, et je n'ai eu à peine que le temps de m'étonner.
Le roi de France est le plus puissant prince de l'Europe. Il n'a point de
mines d'or comme le roi d'Espagne son voisin; mais il a plus de richesses
que lui, parce qu'il les tire de la vanité de ses sujets, plus inépuisable que
les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir de grandes guerres,
n'ayant d'autres fonds que des titres d'honneur à vendre; et, par un
prodige de l'orgueil humain, ses troupes se trouvaient payées, ses places
munies, et ses flottes équipées.
D'ailleurs ce roi est un grand magicien: il exerce son empire sur l'esprit
même de ses sujets; il les fait penser comme il veut. S'il n'a qu'un million
d'écus dans son trésor et qu'il en ait besoin de deux, il n'a qu'à leur
persuader qu'un écu en vaut deux, et ils le croient. S'il a une guerre
difficile à soutenir, et qu'il n'ait point d'argent, il n'a qu'à leur mettre dans
la tête qu'un morceau de papier est de l'argent, et ils en sont aussitôt
convaincus. Il va même jusqu'à leur faire croire qu'il les guérit de toutes
sortes de maux en les touchant, tant est grande la force et la puissance
qu'il a sur les esprits.
Ce que je dis de ce prince ne doit pas t'étonner: il y a un autre
magicien plus fort que lui, qui n'est pas moins maître de son esprit qu'il
l'est lui-même de celui des autres. Ce magicien s'appelle le pape: tantôt il
lui fait croire que trois ne sont qu'un; que le pain qu'on mange n'est pas
du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas du vin, et mille autres choses
de cette espèce.
Et, pour le tenir toujours en haleine et ne point lui laisser perdre
l'habitude de croire, il lui donne de temps en temps, pour l'exercer, de
certains articles de croyance. IL y a deux ans qu'il lui envoya un grand
écrit qu'il appela constitution, et voulut obliger, sous de grandes peines,
ce prince et ses sujets de croire tout ce qui y était contenu. Il réussit à
l'égard du prince, qui se soumit aussitôt, et donna l'exemple à ses sujets;
mais quelques-uns d'entre eux se révoltèrent, et dirent qu'ils ne voulaient
rien croire de tout ce qui était dans cet écrit. Ce sont les femmes qui ont
été les motrices de toute cette révolte qui divise toute la cour, tout le
royaume et toutes les familles. Cette constitution leur défend de lire un
livre que tous les chrétiens disent avoir été apporté du ciel: c'est
proprement leur Alcoran. Les femmes, indignées de l'outrage fait à leur
sexe, soulèvent tout contre la constitution: elles ont mis les hommes de
leur parti, qui, dans cette occasion, ne veulent point avoir de privilège. Il
faut pourtant avouer que ce moufti ne raisonne pas mal; et, par le grand
Ali, il faut qu'il ait été instruit des principes de notre sainte loi: car,
puisque les femmes sont d'une création inférieure à la nôtre, et que nos
prophètes nous disent qu'elles n'entreront point dans le paradis, pourquoi
faut-il qu'elles se mêlent de lire un livre qui n'est fait que pour apprendre
le chemin du paradis?
J'ai ouï raconter du roi des choses qui tiennent du prodige, et je ne
doute pas que tu ne balances à les croire.
On dit que, pendant qu'il faisait la guerre à ses voisins, qui s'étaient
tous ligués contre lui, il avait dans son royaume un nombre innombrable
d'ennemis invisibles qui l'entouraient; on ajoute qu'il les a cherchés
pendant plus de trente ans, et que, malgré les soins infatigables de
certains dervis qui ont sa confiance, il n'en a pu trouver un seul. Ils vivent
avec lui: ils sont à sa cour, dans sa capitale, dans ses troupes, dans ses
tribunaux; et cependant on dit qu'il aura le chagrin de mourir sans les
avoir trouvés. On dirait qu'ils existent en général, et qu'ils ne sont plus
rien en particulier: c'est un corps; mais point de membres. Sans doute
que le ciel veut punir ce prince de n'avoir pas été assez modéré envers les
ennemis qu'il a vaincus, puisqu'il lui en donne d'invisibles, et dont le génie
et le destin sont au-dessus du sien.
Je continuerai à t'écrire, et je t'apprendrai des choses bien éloignées du
caractère et du génie persan. C'est bien la même terre qui nous porte tous
deux; mais les hommes du pays où je vis, et ceux du pays où tu es, sont
des hommes bien différents.

De Paris, le 4 de la lune de Rebiab 2, 1712.


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