Résumé
Commentaire du prologue de l'oeuvre de Jean-Jacques Rousseau
Manuscrit de Neufchâtel.
Extrait:
Le projet autobiographique de Rousseau est un projet nouveau. On remarque le champ lexical de la nouveauté : « nouveau » (l.2), « première fois » (l.14) qui confirme cette nouveauté recherché par Rousseau (...)
Sommaire:
Introduction
I) Nouveauté du projet
A. Un projet novateur
B. Un projet difficile
II) Nécessité d'une écriture originale
A. L'autobiographie apparaît ici comme un devoir
B. A écriture nouvelle, langage nouveau
III) Autobiographie comme instrument de connaissance
Conclusion
Texte analysé:
Il faudrait pour ce que j'ai à dire inventer un langage aussi nouveau que
mon projet : car quel ton, quel style prendre pour débrouiller ce chaos
immense de sentiments si divers, si contradictoires, souvent si vils et
quelquefois si sublimes dont je fus sans cesse agité ? Que de riens, que de
misères ne faut-il pas que j'expose, dans quels détails révoltants,
indécents, puérils et souvent ridicules ne dois-je pas entrer pour suivre le
fil de mes dispositions secrètes, pour montrer comment chaque
impression qui a fait trace en mon âme y entra pour la première fois ?
Tandis que je rougis seulement à penser aux choses qu'il faut que je dise,
je sais que des hommes durs traiteront encore d'impudence l'humiliation
des plus pénibles aveux ; mais il faut faire ces aveux ou me déguiser ; car
si je tais quelque chose on ne me connaîtra sur rien, tant tout se tient,
tant tout est un dans mon caractère, et tant ce bizarre et singulier
assemblage a besoin de toutes les circonstances de ma vie pour être bien
dévoilé.
Si je veux faire un ouvrage écrit avec soin comme les autres, je ne me
peindrai pas, je me farderai. C'est ici de mon portrait qu'il s'agit et non
pas d'un livre. Je vais travailler pour ainsi dire dans la chambre obscure ;
il n'y faut point d'autre art que de suivre exactement les traits que je vois
marqués. Je prends donc mon parti sur le style comme sur les choses. Je
ne m'attacherai point à le rendre uniforme ; j'aurai toujours celui qui me
viendra, j'en changerai selon mon humeur sans scrupule, je dirai chaque
chose comme je la sens, comme je la vois, sans recherche, sans gêne,
sans m'embarrasser de la bigarrure. En me livrant à la fois au souvenir de
l'impression reçue et au sentiment présent je peindrai doublement l'état
de mon âme, savoir au moment où l'événement m'est arrivé et au
moment où je l'ai décrit ; mon style inégal et naturel, tantôt rapide et
tantôt diffus, tantôt sage et tantôt fou, tantôt grave et tantôt gai fera lui-même
partie de mon histoire. Enfin quoi qu'il en soit de la manière dont
cet ouvrage peut être écrit, ce sera toujours par son objet un livre
précieux pour les philosophes : c'est je le répète, une pièce de
comparaison pour l'étude du coeur humain, et c'est la seule qui existe.