Résumé
Commentaire composé du dialogue entre Las Casas et Sépulvéda du chapitre 7 de
La Controverse de Vallodolid de Jean-Claude Carrière.
Extrait:
Il appuie son argumentation sur des constatations et des exemples. Son exposé est fait d'une façon très calme car il est sûr de lui et est convaincu d'avoir raison (...)
Sommaire:
Introduction
I) Le point de vue de Sépulvéda
II) La contre-argumentation de Las Casas
III) La théâtralité du texte et le Cardinal
A. La théâtralité
B. Le rôle du Cardinal
Conclusion
Texte analysé:
Après quoi il affirme avec la même fermeté :
- Oui, Eminence, les habitants du Nouveau Monde sont des esclaves par
nature. En tout point conformes à la description d'Aristote.
- Cette affirmation demande des preuves, dit doucement le prélat.
Sépulvéda n'en disconvient pas. D'ailleurs, sachant cette question
inévitable, il a préparé tout un dossier. Il en saisit le premier feuillet.
- D'abord, dit-il, les premiers qui ont été découverts se sont montrés
incapables de toute initiative, de toute invention. En revanche, on les
voyait habiles à copier les gestes et les attitudes des Espagnols, leurs
supérieurs. Pour faire quelque chose, il leur suffisait de regarder un autre
l'accomplir. Cette tendance à copier, qui s'accompagne d'ailleurs d'une
réelle ingéniosité dans l'imitation, est le caractère même de l'âme esclave.
Ame d'artisan, âme manuelle pour ainsi dire.
- Mais on nous chante une vieille chanson! s'écrie Las Casas. De tout
temps les envahisseurs, pour se justifier de leur mainmise, ont déclaré les
peuples conquis indolents, dépourvus, mais très capables d'imiter ! César
racontait la même chose des Gaulois qu'il asservissait ! Ils montraient,
disait-il, une étonnante habileté pour copier les techniques romaines !
Nous ne pouvons pas retenir ici cet argument ! César s'aveuglait
volontairement sur la vie véritable des peuples de la Gaule, sur leurs
coutumes, leurs langages, leurs croyances et même leurs outils ! Il ne
voulait pas, et par conséquent ne pouvait pas voir tout ce que cette vie
offrait d'original. Et nous faisons de même : nous ne voyons que ce qu'ils
imitent de nous ! Le reste, nous l'effaçons, nous le détruisons à jamais,
pour dire ensuite : ça n'a pas existé !
Le cardinal, qui n'a pas interrompu le dominicain, semble attentif à cette
argumentation nouvelle, qui s'intéresse aux coutumes des peuples. Il fait
remarquer qu'il s'agit là d'un terrain de discussion des plus délicats, où
nous, risquons d'être constamment ensorcelés par l'habitude, prise depuis
l'enfance, que nous avons de nos propres usages, lesquels nous semblent
de ce fait très supérieurs aux usages des autres.
- Sauf quand il s'agit d'esclaves-nés, dit le philosophe. Car on voit bien
que les Indiens ont voulu presque aussitôt acquérir nos armes et nos
vêtements.
Certains d'entre eux, oui sans doute, répond le cardinal. Encore qu'il soit
malaisé de distinguer, dans leurs motifs, ce qui relève d'une admiration
sincère ou de la simple flagornerie. Quelles autres marques d'esclavage
naturel avez-vous relevées chez eux ?
Sépulvéda prend une liasse de feuillets et commence une lecture faite à
voix plate, comme un compte rendu précis, indiscutable :
- Ils ignorent l'usage du métal, des armes à feu et de la roue. Ils portent
leurs fardeaux sur le dos, comme des bêtes, pendant de longs parcours.
Leur nourriture est détestable, semblable à celle des animaux. Ils se
peignent grossièrement le corps et adorent des idoles affreuses. Je ne
reviens pas sur les sacrifices humains, qui sont la marque la plus
haïssable, et la plus offensante à Dieu, de leur état.
Las Casas ne parle pas pour le moment. Il se contente de prendre
quelques notes. Tout cela ne le surprend pas.
- J'ajoute qu'on les décrit stupides comme nos enfants ou nos idiots. Ils
changent très fréquemment de femmes, ce qui est un signe très vrai de
sauvagerie. Ils ignorent de toute évidence la noblesse et l'élévation du
beau sacrement du mariage. Ils sont timides et lâches à la guerre. Ils
ignorent aussi la nature de l'argent et n'ont aucune idée de la valeur
respective des choses. Par exemple, ils échangeaient contre de l'or le
verre cassé des barils.
- Eh bien ? s'écrie Las Casas. Parce qu'ils n'adorent pas l'or et l'argent au
point de leur sacrifier corps et âme, est-ce une raison pour les traiter de
bêtes ? N'est-ce pas plutôt le contraire ?
- Vous déviez ma pensée, répond le philosophe.
- Et pourquoi jugez-vous leur nourriture détestable ? Y avez-vous goûté ?
N'est-ce pas plutôt à eux de dire ce qui leur semble bon ou moins bon ?
Parce qu'une nourriture est différente de la nôtre, doit-on la trouver
répugnante ?
- Ils mangent des oeufs de fourmi, des tripes d'oiseau...
- Nous mangeons des tripes de porc! Et des escargots !
- Ils se sont jetés sur le vin, dit Sépulvéda, au point, dans bien des cas,
d'y laisser leur peu de raison.
- Et nous avons tout fait pour les y encourager ! Mais ne vous a-t-on pas
appris, d'un autre côté, qu'ils cultivent des fruits et des légumes qui
jusqu'ici nous étaient inconnus ? Et que certains de leurs tubercules sont
délicieux ? Vous dites qu'ijs portent leurs fardeaux sur le dos : Ignorezvous
que la nature ne leur a donné aucun animal qui pût le faire à leur
place ? Quant à se peindre grossièrement le corps, qu'en savez-vous ?
Que signifie le mot "grossier" ?
- Frère Bartolomé, dit le légat, vous aurez de nouveau la parole, aussi
longtemps que vous voudrez. Rien ne sera laissé dans l'ombre, je vous
l'assure. Mais pour le moment, restez silencieux.
Le dominicain, qui paraît fatigué, se rassied. Le cardinal s'adresse au
philosophe :
- Selon vous, la possession et l'usage des armes à feu seraient une preuve
de la protection divine ?
- Une preuve très évidente.
- Cependant, les Maures possèdent des armes à feu et s'en servent très
bien contre nous.
- Ils les ont copiées sur les nôtres.
Le légat semble mettre en doute cette dernière affirmation. Il essaie de se
souvenir. N'a-t-il pas lu quelque part que l'usage de la poudre à canon
venait des pays de l'Orient ?
Dans l'assistance, personne ne peut répondre avec précision et certitude.
On préfère penser, et c'est à vrai dire plus confortable, que l'arme à feu
est une invention chrétienne, comme la plupart des autres.
Et si d'aventure, comme le suggère le comte Pittaluga, l'intervention
divine ne s'est pas clairement montrée dans l'invention elle-même (qui
s'étala sur des siècles, à ce qu'on raconte), à coup sûr elle se manifesta
en privant les Indiens, jusqu'à leur conquête, de ce type d'armes. Ainsi la
pauvreté de leur équipement militaire montre non seulement l'archaïsme
de leur technique, mais que Dieu les priva de toute vraie défense.
Le légat, mettant à part cette question, revient à Sépulvéda :
- Autre chose : vous rapportez les sacrifices sanglants qu'ils faisaient à
leurs dieux.
- Des dieux cruels, horribles, à l'image même de ce peuple.
- Oui, oui, il s'agit bien d'une horreur démoniaque. Nous sommes tous
d'accord. Mais s'ils ne sont pas des êtres humains du même niveau que le
nôtre, s'ils sont proches des animaux, peut-on leur reprocher ces
sacrifices ? Vous voyez ce que je veux dire ?