Résumé
Extrait d'une pièce théâtrale en prose tirée de l'oeuvre
La leçon d'Eugène Ionesco, écrite en 1951. Cet auteur roumain, marqué par le stalinisme et le nazisme dont il a profondément souffert, cherche à créer dans ses oeuvres un théâtre nouveau, à travers un mélange des genres et de thèmes ordinaires à l'allure burlesque. Dans cette pièce, il illustre cette volonté de rupture par l'absence d'actes, de scènes et une intrigue quasi inexistante. Le rapprochement de la pièce au monde réel conduit le lecteur à se questionner sur lui-même et le monde qui l'entoure.
Il est important d'analyser en quoi Ionesco, à travers cette caricature de l'enseignement, cherche à exposer les méfaits du pouvoir sur autrui et l'échec de la communication (...)
Sommaire:
Introduction
I) Le comique de la scène
A. Le comique de situation
1. Le comportement des deux personnages
2. Les sons et la prononciation
B. Comique de langage
1. Le vide du langage
2. Caricature de l'enseignement
II) Caractère inquiétant du langage
A. La montée de l'intensité dramatique
1. Registre lexical de la mort
2. L'augmentation de l'énervement du professeur et de son délire
B. La soif du pouvoir
1. La satire du pouvoir
2. La soumission de l'élève qui préfigure sa mort
Conclusion
Texte analysé:
LE PROFESSEUR – Toute langue, Mademoiselle, sachez-le, souvenez-vous en jusqu'à l'heure de votre mort.
L'ELEVE – Oh !oui, Monsieur, jusqu'à l'heure de ma mort…Oui, Monsieur…
LE PROFESSEUR – …et ceci est encore un principe fondamental, toute langue n'est en somme qu'un langage, ce qui implique nécessairement qu'elle se compose de sons ou …
L'ELEVE – Phonèmes …
LE PROFESSEUR – J'allais vous le dire. N'étalez donc pas votre savoir. Ecoutez, plutôt.
L'ELEVE – Bien, Monsieur. Oui, Monsieur.
LE PROFESSEUR – Les sons, Mademoiselle, doivent être saisi au vol par les ailes pour qu'ils ne tombent pas dans les oreilles des sourds. Par conséquent, lorsque vous vous décidez d'articuler, il est recommandé, dans la mesure du possible, de lever très haut e cou et le menton, de vous élever sur la pointe des pieds, tenez, ainsi, vous voyez…
L'ELEVE – Oui, Monsieur.
LE PROFESSEUR – Taisez-vous. Restez assise, n'interrompez pas … Et d'émettre les sons très haut et de toute la force de vos poumons associe à celle de vos cordes vocales. Comme ceci : regardez : « Papillon », « Euréka », « Trafalgar », « papi, papa ». De cette façon, les sons remplis d'un air chaud plus léger que l'air environnant voltigeront, voltigeront sans plus risquer de tomber dans les oreilles des sourds qui sont les véritables gouffres, les tombeaux des sonorités. Si vous émettez plusieurs sons à une vitesse accéléré, ceux-ci s'agripperont les uns aux autres automatiquement, constituant ainsi des syllabes, des mots, à la rigueur des phrases, c'est-à-dire des groupements plus ou moins importants, des assemblages purement irrationnels de sons, dénués de tout sens, mais justement pour cela capables de se maintenir sans danger à une altitude élevée dans les airs. Seuls, tombent les mots chargés de signification, alourdis par leur sens, qui finissent toujours par succomber, s'écrouler…
L'ELEVE - … dans les oreilles des sourds.
LE PROFESSEUR – C'est ça, mais n'interrompez pas… et dans la pire confusion… Ou par crever comme des ballons. Ainsi donc, Mademoiselle… (L'élève a soudain l'air de souffrir). Qu'avez-vous donc ?
L'ELEVE – J'ai mal aux dents, Monsieur.
LE PROFESSEUR – Ca n'a pas d'importance. Nous allons pas nous arrêter pour si peu de chose. Continuons …
L'ELEVE – qui aura l'air de souffrir de plus en plus. Oui, Monsieur.
LE PROFESSEUR – J'attire au passage votre attention sur les consonnes qui changent de nature en liaisons. Les f deviennent en ce cas des v, les d des t, les g des k et vice versa, comme dans les exemples que je vous signale : « trois heures, les enfants, le coq au vin, l'âge nouveau, voici la nuit ».
L'ELEVE – J'ai mal aux dents
LE PROFESSEUR – Continuons.
L'ELEVE – Oui.