Résumé
Analyse détaillée de
De l'horrible danger de la lecture. Un rappel du texte, des notes explicatives, des éléments pour l'introduction et la conclusion, un plan avec parties et sous parties ainsi qu'une analyse linéaire très précise sont présentés.
Extrait:
Le clergé français condamna
l'Essai sur les moeurs (1756) et le
Dictionnaire philosophique (1764) de Voltaire. Pour répliquer à cette condamnation, Voltaire, en parodiant un mandement ecclésiastique français (c'est-à-dire l'énumération des causes d'une censure religieuse), recomposa en 1765 l'édit réellement promulgué en Turquie en 1757 contre l'imprimerie, introduite dans ce pays trente ans auparavant par Saïd Effendi, ancien ambassadeur turc en France (...)
Sommaire:
Texte
Notes explicatives
Eléments pour l'introduction du commentaire
Plan du commentaire :
I. L'APPARENCE D'UN ÉDIT TURC CONTRE L'IMPRIMERIE
A. Les éléments qui s'inspirent du mandement réel
B. Un mandement apparent
C. Un blâme apparent de l'imprimerie
II. MAIS LA PARODIE D'UN MANDEMENT : UN FAUX ÉDIT
A. Les éléments fictifs
B. L'absurdité comique du raisonnement
C. La caricature par l'excès + la gradation dans l'absurdité (de la défense de lire à l'obligation du non-sens)
III. LES IDÉAUX DES LUMIÈRES
A. Un blâme universel de la censure (le clergé français est aussi visé) et de l'obscurantisme propres aux religions
B. Une critique de la collusion de la religion et de la monarchie et une prise de position en faveur de la séparation de l'Église et de l'État
C. Un éloge de la lecture (comme vecteur de connaissances et comme facteur de promotion) et des Lumières
Lecture linéaire (avec lien systématique des remarques de détail aux différents axes du commentaire)
Conclusion
Texte:
Nous Joussouf Chéribi, par la grâce de Dieu mouphti du Saint-Empire ottoman, lumière des lumières, élu entre les élus, à tous les fidèles qui ces présentes verront, sottise et bénédiction.
Comme ainsi soit que Saïd Effendi, ci-devant ambassadeur de la Sublime-Porte vers un petit Etat nommé Frankrom, situé entre l'Espagne et l'Italie, a rapporté parmi nous le pernicieux usage de l'imprimerie, ayant consulté sur cette nouveauté nos vénérables frères les cadis et imans de la ville impériale de Stamboul, et surtout les fakirs connus pour leur zèle contre l'esprit, il a semblé bon à Mahomet et à nous de condamner, proscrire, anathématiser ladite infernale invention de l'imprimerie, pour les causes ci-dessous énoncées.
1. Cette facilité de communiquer ses pensées tend évidemment à dissiper l'ignorance, qui est la gardienne et la sauvegarde des Etats bien policés.
2. Il est à craindre que, parmi les livres apportés d'Occident, il ne s'en trouve quelques-uns sur l'agriculture et sur les moyens de perfectionner les arts mécaniques, lesquels ouvrages pourraient à la longue, ce qu'à Dieu ne plaise, réveiller le génie de nos cultivateurs et de nos manufacturiers, exciter leur industrie, augmenter leurs richesses, et leur inspirer un jour quelque élévation d'âme, quelque amour du bien public, sentiments absolument opposés à la sainte doctrine.
3. Il arriverait à la fin que nous aurions des livres d'histoire dégagés du merveilleux qui entretient la nation dans une heureuse stupidité. On aurait dans ces livres l'imprudence de rendre justice aux bonnes et aux mauvaises actions, et de recommander l'équité et l'amour de la patrie, ce qui est visiblement contraire aux droits de notre place.
4. Il se pourrait, dans la suite des temps, que de misérables philosophes, sous le prétexte spécieux, mais punissable, d'éclairer les hommes et de les rendre meilleurs, viendraient nous enseigner des vertus dangereuses dont le peuple ne doit jamais avoir de connaissance.
5. Ils pourraient, en augmentant le respect qu'ils ont pour Dieu, et en imprimant scandaleusement qu'il remplit tout de sa présence, diminuer le nombre des pèlerins de la Mecque, au grand détriment du salut des âmes.
6. Il arriverait sans doute qu'à force de lire les auteurs occidentaux qui ont traité des maladies contagieuses, et de la manière de les prévenir, nous serions assez malheureux pour nous garantir de la peste, ce qui serait un attentat énorme contre les ordres de la Providence.
À ces causes et autres, pour l'édification des fidèles et pour le bien de leurs âmes, nous leur défendons de jamais lire aucun livre, sous peine de damnation éternelle. Et, de peur que la tentation diabolique ne leur prenne de s'instruire, nous défendons aux pères et aux mères d'enseigner à lire à leurs enfants. Et, pour prévenir toute contravention à notre ordonnance, nous leur défendons expressément de penser, sous les mêmes peines ; enjoignons à tous les vrais croyants de dénoncer à notre officialité quiconque aurait prononcé quatre phrases liées ensemble, desquelles on pourrait inférer un sens clair et net. Ordonnons que dans toutes les conversations on ait à se servir de termes qui ne signifient rien, selon l'ancien usage de la Sublime-Porte.
Et pour empêcher qu'il n'entre quelque pensée en contrebande dans la sacrée ville impériale, commettons spécialement le premier médecin, de Sa Hautesse, né dans un marais de l'Occident septentrional ; lequel médecin, ayant déjà tué quatre personnes augustes de la famille ottomane, est intéressé plus que personnes à prévenir toute introduction de connaissances dans le pays ; lui donnons pouvoir, par ces présentes, de faire saisir toute idée qui se présenterait par écrit ou de bouche aux portes de la ville, et nous amener ladite idée pieds et poings liés, pour lui être infligé par nous tel châtiment qu'il nous plaira.
Donné dans notre palais de la stupidité, le 7 de la lune de Muharem, l'an 1143 de l'hégire.