Résumé
Analyse, en 381 mots, de l'intervention de Montherlant lors d'une conférence et ayant pour objet la presse.
La dépossession de soi-même, extrait de la conférence du 8 mars 1935, extraite de
Service inutile, de Henry de Montherlant suivi de son explication de texte. Henry de Montherlant critique ouvertement la presse.
Extrait:
L'extrait de la conférence prononcée en 1935 par Henry de Montherlant intitulé
La possession de soi-même propose une réflexion critique qui associe la presse à un instrument de diffusion d'erreur et de mensonge par éloignement constant de la réalité. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, il est intéressant de construire une pensée fondée sur un réquisitoire contre le journalisme, instrument de dépossession (...)
Sommaire:
Introduction
I) Quels sont les reproches envers la presse ?
II) Quelle est cette privation de la réalité ?
Conclusion
Texte analysé:
« Chacun de nous, sans être homme public, a pu constater qu'un fait qui le concerne, ou dont il a été le témoin, rapporté dans un journal, l'est presque toujours sous une forme inexacte, et parfois violemment contraire à la réalité. Que sera-ce s'il s'agit d'hommes publics ! On m'a cité des interviews de personnages très importants, parues dans un journal important lui aussi, et imaginaires d'un bout à l'autre : l'interview n'avait pas été prise ! […]
Le moyen le plus puissant et le plus répandu qu'ait de nos jours le monde des choses inférieures pour menacer l'homme de la rue dans sa possession de soi-même, la presse, le fait donc vivre dans un univers de fictions. Plus encore qu'au cours des siècles passés, l'imposture est son élément. Qu'on ne juge pas que j'ai donné ici une part trop grande à la presse. N'importe quelle insanité sociale, entre autre la guerre, la faire accepter est l'affaire d'une campagne de presse de six semaines. Notre condition, notre vie, les vies de ceux qui nous sont chers, sont à la merci des directeurs de journaux, et des journalistes.
L'actualité entre en nous d'une manière, par l'information orale.
Je demandais un jour à M. Doumergue1 : « Combien y a-t-il d'hommes, dans toute la France, qui connaissent la réalité de la situation ? Deux mille ? » Il me répondit : « Pas même. »
Supposons néanmoins que notre information nous vienne par un de ces « moins de deux mille ». L'informateur voit la réalité, ou plutôt ne voit que son apparence : première perte de réalité, par rapport à nous. Il a sur elle une opinion, qui après tout n'est qu'une opinion : seconde perte de réalité. Nous prenons cette opinion, que nous arrangeons à notre manière, et qui au surplus, en cet état, n'est encore qu'une opinion : troisième et quatrième pertes de réalité. Si l'on veut bien admettre que la plupart des informations que nous recueillons dans le monde ne nous viennent pas de première, mais de seconde et troisième main, et qu'en cours de route elles se soient vidées à chaque relais d'un peu de vérité, on appréciera ce qu'il reste de la précieuse substance dans l'opinion qu'au bout du compte nous faisons nôtre. Encore ai-je négligé l'hypothèse ou l'homme informé nous aurait fait quelque conte par discrétion. Sans parler de l'hypothèse où l'homme « informé » ne le serait pas.
Reconnaissons-le : nous vivons parmi des fantômes. Nous parlons, nous agissons, nous nous échauffons à propos de choses sont nous ne savons rien. Nous recevons sur nous et nous mêlons à nos remuements les ombres portées par des objets qui nous sont invisibles, dont nous n'avons aucune idée. Pareils à cet avion sans pilote, qui devait être dirigé à distance au moyen d'ondes, si nous entrons dans la vie de la cité, nous sommes menés par des forces que nous ne soupçonnons pas ; et c'est à faire le jeu de l'adversaire qu'il nous arrive – combien de fois ! – d'user notre énergie, quand ce n'est pas notre substance. On plaisante le café du Commerce2, les parlotes et les passions des hommes qui ne savent pas. Mais le café du Commerce est à tous les échelons. Nos congrès, nos « conseils », nos « mouvements », nos « Etats généraux », c'est le café du Commerce, avec des lunettes d'écaille en plus, je veux dire prétention et jargon. Relisez un journal vieux de six mois seulement, et cherchez, parmi les actes des hommes dont le compte rendu est là, ceux qui ont servi vraiment à quelque chose. Vous verrez que des trois quarts de tout cela il reste ce qui reste d'une danse de mouches dans un rayon de soleil. Vous faites la moue : « Cela n'est pas neuf ». Oui mais le sait-on ?
Il est une autre raison que votre perception des événements contemporains soit fausse : ils sont trop près de nous. Ainsi les images d'un film, vues d'un fauteuil des premiers rangs. Il n'y a pas que d'être à être que l'éloignement rapproche. Ce ne sont pas seulement nos informateurs qui sont illusionnistes, mais la vie elle-même. C'est l'avenir qui saura ce que nous sommes. »