Résumé
"Notre parler a ses faiblesses et ses défauts", extrait des
Essais (1580-1588-1595) de Montaigne suivi de son explication de texte.
Texte:
« Notre parler a ses faiblesses et ses défauts, comme tout le reste. La plupart des occasions des troubles du monde sont grammairiennes. Nos procès ne naissent que du débat de l'interprétation des lois ; et la plupart des guerres, de cette impuissance de n'avoir su clairement exprimer les conventions et traités d'accord des princes. Combien de querelles et combien importantes a produit au monde le doute du sens de cette syllabe : hoc1. Prenons la clause2 que la logique même nous présentera pour la plus claire. Si vous dites : Il fait beau temps, et que vous disiez la vérité, il fait donc beau temps. Voilà une forme de parler certaine ? Encore nous trompera-t-elle. Qu'il soit ainsi, suivons l'exemple. Si vous dites : Je mens, et que vous disiez vrai, vous mentez donc. L'art, la raison, la force de la conclusion de celle-ci sont pareils à l'autre ; toutefois nous voilà embourbés. Je vois les philosophes Pyrrhoniens3 qui ne peuvent exprimer leur générale conception en aucune manière de parler ; car il leur faudrait un nouveau langage. Le nôtre est tout formé de propositions affirmatives, qui leur sont du tout ennemies. De façon que, quand ils disent : « Je doute », on les tient incontinent à la gorge pour leur faire avouer qu'au moins assurent et savent-ils cela, qu'ils doutent. Ainsi on les contraints de se sauver dans cette comparaison de la médecine, sans laquelle leur humeur serait inexplicable ; quand ils prononcent : « J'ignore » ou « Je doute », ils disent que cette proposition s'emporte4 elle-même, quant et quant5, le reste, ni plus ni moins que la rhubarbe qui pousse hors6 les mauvaises humeurs et s'emporte hors quant et quant elle-même.
Cette fantaisie est plus sûrement conçue par interrogation : « Que sais-je ? » comme je le porte à la devise d'une balance7. »
Livre II, Chapitre 12 (langue modernisée)
Sommaire:
Texte
Introduction
I) Les différents troubles du langage
II) Etude de cas : Le doute
III) La thèse de Montaigne "Que sais-je ?"