Résumé
Commentaire philosophique d'un extrait du texte de Jean-Paul Sartre
L'Etre et le Néant. Cet extrait concerne le regard d'autrui, s'appuyant sur l'exemple de celui qui regarde par le trou de la serrure. La composition structurée suit le déroulement logique du texte et est accompagnée du texte de référence, au début du document, pour appuyer l'analyse.
Extrait:
Cela revient à dire que la honte serait un sentiment dont je prends conscience seul, à savoir dans mon intériorité dans lequel le monde extérieur n'a pas d'importance, c'est-à-dire qu'il ne joue aucun rôle dans le processus du déclenchement de la honte. Or, ce que nous apprend Sartre dans cet extrait de
L'Etre et le Néant, c'est que nous n'éprouverions aucune honte si autrui n'apparaissait pas (...)
Texte étudié:
(...) ce ne sont jamais des yeux qui nous regardent : c'est autrui comme sujet. Reste pourtant, dira-t-on, que je puis découvrir que je me suis trompé : me voilà courbé sur le trou de la serrure ; tout à coup j'entends des pas. Je suis parcouru par un frisson de honte : quelqu'un m'a vu. Je me redresse, je parcours des yeux le corridor désert : c'était une fausse alerte. Je respire. N'y a-t-il pas eu là une expérience qui s'est détruite d'elle-même ?
Regardons-y mieux. Est-ce que ce qui s'est révélé comme erreur c'est mon être-objectif pour autrui ? En aucune façon. L'existence d'autrui est si loin d'être mise en doute que cette fausse alerte peut très bien avoir pour conséquence de me faire renoncer à mon entreprise. Si je persévère au contraire, je sentirai mon coeur battre et j'épierai le moindre bruit, le moindre craquement des marches de l'escalier. Loin qu'autrui ait disparu avec ma première alerte, il est partout à présent, en dessous de moi, au-dessus de moi, dans les chambres voisines et je continue à sentir profondément mon être-pour-autrui ; il se peut même que ma honte ne disparaisse pas : c'est le rouge au front, à présent, que je me penche vers la serrure, je ne cesse plus d'éprouver mon être-pour-autrui ; mes possibilités ne cessent pas de "mourir", ni les distances de se déplier vers moi à partir de l'escalier où quelqu'un "pourrait" être, à partir de ce coin sombre où une présence humaine "pourrait" se cacher. Mieux encore, si je tressaille au moindre bruit, si chaque craquement m'annonce un regard, c'est que je suis déjà en état d'être-regardé. Qu'est-ce donc, en bref, qui est apparu mensongèrement et qui s'est détruit de soi lors de la fausse alerte ? Ce n'est pas autrui-sujet, ni sa présence à moi : c'est la facticité d'autrui, c'est-à-dire la liaison contingente d'autrui à un être-objet dans mon monde. Ainsi, ce qui est douteux, ce n'est pas autrui lui-même, c'est l'être-là d'autrui ; c'est-à-dire cet événement historique et concret que nous pensons exprimer par les mots : "Il y a quelqu'un dans cette chambre."
(...) dans la structure de la honte qu'exprime le "J'ai honte de moi", la honte suppose un moi-objet pour l'autre mais aussi une ipséité qui a honte et qu'exprime imparfaitement le "je" de la formule. Ainsi la honte est appréhension unitaire de trois dimensions : "J'ai honte de moi devant autrui".
Si l'une de ces dimensions vient à disparaître, la honte disparaît aussi. Si pourtant je conçois le "on", sujet devant qui j'ai honte, en tant qu'il ne peut devenir objet sans s'éparpiller en une pluralité d'autrui, si je le pose comme l'unité absolue du sujet qui ne peut aucunement devenir objet, je pose par là l'éternité de mon être-objet et je perpétue ma honte. C'est la honte devant Dieu, c'est-à-dire la reconnaissance de mon objectité devant un sujet qui ne peut jamais devenir un objet ; du même coup je réalise dans l'absolu et j'hypostasie mon objectité : la position de Dieu s'accompagne d'un chosisme de mon objectité ; mieux, je pose mon être-pour-Dieu comme plus réel que mon Pour-soi ; j'existe aliéné et je me fais apprendre par mon dehors ce que je dois être. C'est l'origine de la crainte devant Dieu. Les messes noires, profanations d'hosties, associations démoniaques, etc., sont autant d'efforts pour conférer le caractère d'objet au Sujet absolu. En voulant le Mal pour le Mal, je tente de contempler la transcendance divine - dont le Bien est la possibilité propre - comme transcendance purement donnée et que je transcende vers le Mal. Alors, je "fais souffrir" Dieu, je "l'irrite", etc. Ces tentatives, qui impliquent la reconnaissance absolue de Dieu comme sujet qui ne peut être objet, portent en elles leur contradiction et sont en perpétuel échec."
Jean-Paul Sartre, L'être et le néant, Paris 1943